allez-versChers frères et sœurs,

Aujourd’hui le Christ s’absente. Il monte au ciel. Cette absence n’est pas une démission, un renoncement à ce pourquoi il est venu sur la terre. C’est exactement le contraire. L’absence du Christ est au service d’une présence autrement décisive que celle qui était la sienne durant son passage parmi nous, il y a quelque deux mille ans. Car désormais, par le don de l’Esprit Saint, le Christ peut habiter jusqu’à l’intime notre vie, notre être, le cœur de ce monde. Si le Christ n’est plus dans le monde, c’est pour que le monde soit en Lui désormais.

Mais sans doute faut-il éprouver son absence comme un manque profond afin de pouvoir être habité par cette présence nouvelle. Sans doute faut-il éprouver le manque profond du Christ, de sa présence bienheureuse, pour être envahi par l’urgence de cette présence, au plus personnel de nos vies comme au plus universel de la vie de ce monde. Il faut que passe un certain temps entre Ascension et Pentecôte, entre une première présence et une présence nouvelle, intime et vivifiante celle-là. Il faut que passe du temps entre Pentecôte et la Parousie, entre une présence qui ne cesse de se chercher, de s’éprouver, et une présence définitivement bienheureuse et éternelle.

Pour comprendre quelque peu ceci, vous pouvez vous référez à ce que représente l’absence d’un être aimé. Car c’est alors que sa présence peut envahir, habiter votre cœur et votre être comme elle ne saurait pouvoir l’être par une seule présence extérieure. Cette absence remplit de sa présence l’espace infini de votre cœur. Ce n’est là qu’une pâle image de ce qu’est le nouveau mode de présence du Christ avec son Ascension au ciel et l’envoi de l’Esprit. Le Christ peut habiter jusqu’aux sources de notre vie, emplir notre désir  et notre cœur de sa présence. Et de fait, il est réellement présent au point d’être désormais lui-même notre vie, la vie de notre vie, la source vive de notre être. Le sacrement de l’Eucharistie est en particulier un lieu essentiel de cette présence nouvelle du Christ à nous-mêmes et à notre vie.

Dès lors, c’est la mission même du Christ auprès de nous qui peut s’accomplir. Car cette nouvelle forme de présence est capable de transformer radicalement notre vie pour pouvoir la rejoindre à sa source. Le Christ peut véritablement être notre Sauveur, il peut renouveler et recréer toute la création. Il peut réinvestir et revivifier la racine de toutes choses, racine que le péché avait abîmée et corrompue.

Désormais il est possible d’être immergé dans le Christ mort et ressuscité, il est possible d’être abreuvé du don de l’Esprit. Baptisez-les au Nom du Père du Fils et de l’Esprit nous dit le Christ dans cet évangile. Le nom, dans la Bible, c’est l’attestation d’une présence.  Désormais, il ne s’agit plus de regarder dans les nuages mais d‘aller à la rencontre des hommes et être signe de la présence salvatrice du Christ pour le monde. C’est là tout le sens et le mystère de l’Eglise, sacrement du salut pour le monde. L’Eglise ne vit pas pour elle-même mais pour sa mission, telle est sa raison d’être. En des périodes de mutations profondes comme celle que nous connaissons aujourd’hui, il est urgent de rappeler que l’Eglise vit de sa mission, qu’elle est fondée dans cette mission, qu’elle n’est pas là pour se regarder elle-même. Bien des difficultés internes qui peuvent la traverser se résolvent d’elles-mêmes dès lors que l’Eglise revient aux sources de l’Evangile, c’est-à-dire à l’annonce de la Bonne Nouvelle.

C’est pourquoi le Christ nous engage aujourd’hui à aller à la rencontre des hommes de ce temps, où qu’ils se trouvent. « Aller vers », tel est le sens même de l’Eglise. Il s’agit d’avoir l’initiative d’aller vers l’autre, nous qui avons fait l’expérience transformante de cette initiative du Christ à notre égard.

« Aller vers » pour témoigner que personne n’est seul, isolé, enfermé dans ses doutes, ses difficultés, ses épreuves, ses blessures, ses angoisses, son mal, son péché.

« Aller vers » pour être signe de la présence du Christ qui rejoint chaque homme en sa vie, en sa nuit.

« Aller vers » pour être l’humble témoin d’un Autre qui nous appelle à la vie heureuse, à la vraie vie, la vie éternelle, et veut nous y conduire à travers un compagnonnage de vie.

« Aller vers » pour être en quelque sorte les révélateurs, les éveilleurs de cette vie pour la vie que tout homme porte au tréfonds de lui.

« Aller vers » pour être nous-mêmes les premiers témoins surpris et émerveillés de ce que l’Esprit peut et veut réaliser dans la vie de ceux vers qui nous allons.

« Allers vers » pour être des artisans de communion, communion résultant de la dynamique même de cet envoi. 

« Allez vers » enfin, sans crainte d’essuyer des refus, des incompréhensions, des reproches, des critiques et bien pire encore. Le disciple n’est pas plus grand que son Maitre.

Que cela seul nous préoccupe en vérité : « la Gloire de Dieu et le salut du monde ». Tout le reste trouvera alors sa juste place, les choix qui s’imposent se feront dans l’Esprit et l’Eglise sera au cœur de sa mission. Amen.

Abbé Jean-Marc Gayraud